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mercredi, octobre 19 2011

« Real Steel »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 8 octobre 2011.

Charlie Kenton est routier, et fait la tournée des spectacles d'un genre nouveau : il commande à des robots par manette interposée, lors de combats de boxe où le métal froissé a remplacé la chair humaine. Loser patenté, ancien boxeur déchu, il a raté sa vie, mais lorsqu'on lui apprend que son ex est morte, laissant derrière elle son fils de 11 ans, il en profite pour... le vendre à son ex belle-soeur ! Sauf qu'on ne se débarrasse pas comme cela d'un gamin, et Charlie doit se le coltiner pour les vacances. Cela tombe bien, le petit est fan de combats de robots, et recueille une épave : le robot Atom. Contre l'avis de son père, il décide de le garder. A leur grande surprise, la machine se révèle très surprenante, et va gravir une à une les marches de la notoriété au fil des combats.

On aurait pu s'attendre à un délire geek, une suite d'affrontements de robots à la « Transformers », prétexte à un déluge d'effets spéciaux et de câbles qui flambent, filmés par une caméra virtuose mais véhiculant l'esbroufe. Que nenni ! Le film est avant tout une oeuvre tous publics, parlant surtout d'une relation père/fils très sympathique. A mi-chemin entre la comédie d'action et le genre "émotion", le film de Shawn Levy met particulièrement en valeur le duo Jackman/Goyo, deux têtes de mules se prenant le bec mais s'apportant mutuellement du positif.

Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, le personnage en détresse n'est pas le gamin, mais bel et bien le père, au potentiel énorme mais en perdition car ne se faisant plus confiance, accumulant les échecs par attitude auto-destructrice. Les efforts conjugués de son fils et de sa petite amie (toujours aussi craquante mais trop discrète Evangelyne Lilly) re-propulsent Charlie sur le devant de la scène, avec en point d'orgue une séquence finale donnant les frissons.

Les éléments de science-fiction passent au second plan, et même au quinzième, tant les gadgets, écrans tactiles, et bricolages passent à la trappe au profit d'une trame plus humaine et accessible. Le film en cela est un tour de force, les effets spéciaux s'intègrent très naturellement, et rarement un métrage dit de science-fiction aura réussi à fondre ses effets visuels dans l'histoire. Alors certes, nous voyons beaucoup de robots, (à un moment, il n'y a même que cela à l'image), mais ce sont avant tout des personnages, pas des tours de force technologiques. Par exemple, une des meilleurs scènes voit Atom assis sur une chaise, attendant d'être commandé par Charlie, face à un miroir. Un léger traveling vient appuyer son regard dans le reflet, mais le réalisateur n'en rajoute pas. On a compris. Succint et efficace, à l'ancienne.

Sur la bonne vieille trame du combat de David contre Golliath, mettant en scène un gamin un peu geek sur les bords mais à l'obstination sans faille, « Real Steel » aligne les morceaux de bravoure d'Atom (certainement une référence directe au manga « Astro Boy » / « Tetsuwan Atom » d'Osamu Tezuka) au rythme de combats toujours plus tendus et spectaculaires, ponctués de chorégraphies d'entrée sur le ring très dansantes. Résultat : on sort de la séance avec la banane aux lèvres, boosté par l'énergie du film et le message optimiste qui, s'il n'invente rien, a au moins le mérite d'offrir une histoire touchante maquillée en oeuvre de SF puissante.

mercredi, septembre 21 2011

« J'ai rencontré le diable »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 10 septembre 2011.

Un film de Kim Jee-woon, avec Lee Byung-Hun, Choi Min-sik.

Soo-hyun est un agent des services secrets, dont la petite amie est sauvagement torturée, assassinée et découpée par un tueur en série. Très vite, il démasque le tueur en pleine récidive, mais au lieu de le livrer aux autorités ou le supprimer, il s'acharne sur lui avant de le remettre en liberté. S'ensuit un jeu du chat et de la souris où Soo-hyun prend un malin plaisir à balader le psychopathe.

Mais contre toute attente, la proie se révèle plus coriace que prévue et se prend au jeu. Qui manipule l'autre ? Tandis que les victimes collatérales s'accumulent et que les autorités s'en mêlent, rien ne peut faire dévier Soo-hyun, pris dans un engrenage auto-destructeur...

Déjà réalisateur du thriller « A bittersweet life », de l'angoissant « Deux soeurs » et du western hommage « Le bon, la brute et le cinglé », Kim Jee-woon prouve avec cette chasse ultra-violente qu'il peut s'attaquer à tous les genres, et emboîter le pas de ses compatriotes dans le sillon du thriller implacable et désespéré. Une série de films sud-coréens, de « Old boy » à « The Chaser », en passant par « No Mercy » ou le plus soft « Memories of murder », réputés pour leur violence extrême, des chasses à l'homme jusqu'au-boutistes favorisées par l'inefficacité chronique de la police, et un refus systématique du happy end où le criminel a bien souvent le temps de faire souffrir mille morts à ses victimes avant de se faire supprimer (quand il ne s'en sort pas la plupart du temps).

Dans « J'ai rencontré le diable », on assiste à un face à face survitaminé entre deux chasseurs habités, portés par deux acteurs au sommet de leur art. Si le talent de Lee Byung-hun (acteur fétiche du réalisateur) arrive à apporter une consistance exceptionnelle à un super-agent qui avait tout pour faire pâle figure au milieu de cette meute de déglingués psychopathes, c'est bel et bien de nouveau Choi Min-sik (le meilleur acteur du monde ?), déjà phénoménal dans « Old Boy », qui bouffe chaque scène où il apparaît avec l'appétit d'un ogre cannibale. Le premier est affûté, aussi froid et déterminé qu'une lame tranchante, détruit de l'intérieur et bouffé par une quête désespérée, tandis que l'autre donne sa silhouette ronde à un profiteur de chaque instant d'infâmie, qui n'a plus rien à perdre et redemande même des sévices sur sa personne comme pour se sentir vivant.

Brillamment construit, pouvant se clore cent fois mais sans cesse relançant une machine nous plongeant de plus en plus dans le glauque, explorant de nouvelles strates d'horreurs à mesure que le chassé déteint sur le chasseur, les frontières se brouillent, le spectateur perd ses repères, des actes répréhensibles sont commis et choquent d'autant plus qu'ils sont la plupart du temps relégués hors champ. La traque infernale ne sombre jamais dans l'incohérence et parvient comme par miracle à chaque fois à nous garder dans son sillon sans nous faire décrocher.

Un grand thriller, un uppercut doublé d'un empalement au coûteau de boucher rouillé et bien crade, qui nous laisse pendu dans un antre perdu au milieu de nulle part. Le supplice n'est pas fini, loin de là. Nous entendre crier ? Non, y a personne à part le tueur...

jeudi, janvier 6 2011

« Ip Man »

Ecouter aussi ma chronique radio dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 6 novembre 2010.

Un film réalisé en 2008 par Wilson Yip, avec Donnie Yen, Simon Yam. Disponible en DVD chez HK Vidéo.

Dans la Chine des années 30, à Foshan, ville phares des arts martiaux, le maître Ip Man pratique le Win Chun, la boxe du Sud. Ayant toujours refusé de créer sa propre école, il hésite entre passer du temps avec sa femme et son fils, ou répondre poliment aux demandes de duels chez lui, toutes portes fermées pour préserver la réputation des inévitables vaincus venus le défier. Mais vient le temps de la privation et l'abandon des écoles durant l'occupation japonaise. Les pratiquants d'autrefois se retrouvent tous à travailler dans le charbon, prêts à tout pour une poignée de riz. Ip Man trouve enfin la plénitude avec sa famille, mais se sent de plus en plus inutile pour ses concitoyens. De son côté, le général Sanpo cherche de nouveaux combattants pour démontrer la supériorité de l'art martial japonais...

Né en 1883 à Foshan, et mort en 1972 à Hong Kong, Ip Man fut un grand maître incontesté d'arts martiaux, enseigna à une floppée de disciples, dont le plus connu a été un certain ... Bruce Lee. A 24 ans il rejoignit l'armée, et devint capitaine des forces de police de Foshan. En 1949, à 56 ans, il déménagea à Macao puis à Hong Kong. Afin d'envoyer de l'argent à sa famille restée à Foshan, et se payer sa dose d'opium dont il était grand consommateur, il ouvrit une école d'arts martiaux. Sa réputation grandit, et en 1967, avec certains de ses disciples, il créa la Hong Kong Chun Athletic Association.

Edulcorant sa vie pour en faire un héros vertueux et pur, ce film est le premier volet d'une série de métrages consacrés à ce maître du Wing Chun, interprété par un Donnie Yen au sommet de son art et trouvant ici son meilleur rôle. Sa collaboration avec le réalisateur Wilson Yip devient donc de plus en plus intéressante, après le beau mais décevant « SPL », le nanard « Dragon Tiger Gate », et le nerveux « Flashpoint ».

Entre reconstitution soignée (les rues chinoises occupées, l'usine de textile, la mine de charbon) et biographie fantasmée (le maître pur contre la vermine japonaise utilisant les armes à feu), ce film dresse surtout un portrait d'un homme imbattable se posant pourtant des questions sur son rôle à jouer comme phare pour les autres. Protéger sa famille avant tout, enseigner son art aux ouvriers, aider un ami à créer son entreprise, préserver la réputation des autres maîtres, Ip Man est une sorte de Wong Fei Hung en plus posé, mais tout aussi vertueux. Proche d'un autre film d'arts martiaux emblématique de l'occupation japonaise (« Fist of legend » de Gordon Chan), « Ip Man » entretient bien des similitudes sans pour autant être aussi caricatural.

Le métrage se divise en deux parties : une première moitié plutôt insouciante, avec des duels martiaux et la préservation d'une certaine intégrité morale : bonne entente avec la police, cohésion entre plusieurs écoles... puis une seconde partie se posant en miroir inversé de la première. On retrouve ainsi les protagonistes du début dans un autre rôle : l'usine est rançonnée par le bandit qui autrefois avait défié les grands maîtres, le policier sert de traducteur entre japonais et chinois, les pratiquants d'arts martiaux travaillent dans le charbon (une métaphore de ce que leur discipline est devenue : ce n'est que quand Ip Man les rejoint, donc que son art s'abaisse à pousser des brouettes, que la philosophie chinoise va se rebeller contre la brutalité nippone).

Côté mise en scène, le film est une réussite, avec un teint sépia très classieux. Le jeu de l'ensemble des acteurs reste dans la sobriété et l'humour typiquement cantonais est totalement absent. Yip nous réalise une biographie sous l'occupation japonaise, nous sommes loin des dérives loufoques d'un Tsui Hark. Les chorégraphies des combats sont signées du grand Sammo Hung, qui apparaît d'ailleurs au casting du deuxième volet. Ultra efficaces, sans fioriture, les affrontements sont le reflet de l'état intérieur de Ip Man. Dans la première partie du film, ils soulignent son caractère posé face à la fougue d'adversaires semblant brasser du vide. Mais la démonstration sur les tatamis japonais vire ensuite au déchaînement de violence, quand les gestes du maître dévoilent un mal-être devant son impuissance à protéger ses amis. Cette très belle séquence, magnifiquement contrastée par des ombres et lumières se rapprochant presque du noir et blanc, est particulièrement réussie : jamais trop brutale mais parvenant à illustrer le conflit intérieur du maître, par sa gestuelle et non par son visage.

Pour ceux que cela intéresse, Wong Kar-Wai prépare aussi de son côté une biographie du maître, avec Tony Leung Chiu Wai et Gong Li.

mercredi, août 11 2010

« Inception »

Ecouter aussi la chronique radio dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 31 juillet 2010.

Un film de Christopher Nolan, avec Leonardo DiCaprio, Marion Cotillard, Ellen Page, Cillian Murphy, Tom Berenger, Michael Caine, Tom Hardy.

Cobb est un voleur, le meilleur qui soit dans un genre particulier : l'extraction d'informations, en s'introduisant directement dans le subconscient des gens pendant qu'ils rêvent. Mais il est également un fugitif condamné à vivre loin de ses enfants. Afin de pouvoir rentrer au pays, Cobb accepte de pratiquer l'inception : introduire une idée qui fera son petit bout de chemin, dans l'esprit d'un riche homme d'affaires. Mais quand on s'introduit dans le rêve des gens, on amène aussi avec soi nos propres obsessions, et Cobb se trimballe un lourd traumatisme.

« Inception » est-il le nouveau « Matrix » ? Par son jeu avec les possibilités qu'offre la réalité virtuelle, son monde fictif créé de toute pièce, ses personnages dédouanés des conséquences directes d'actes répréhensibles (rapts, meurtres), les prouesses physiques dûes à l'affranchissement de toutes contraintes, et les déformations en tous genres de la réalité, il est clair que ces deux métrages entretiennent quelques parentés. Correctement mis en scène et bien écrits, les agissements de l'esprit sur l'environnement immédiat, se caractérisant par des capacités proches des super pouvoirs, fait toujours son boulot. Le souci étant de toujours proposer un concept solide pour justifier ces débauches d'effets. « Inception » fait mouche indéniablement, comme « Matrix » il y a déjà 11 ans.

Réduire « Inception » à sa débauche d'effets visuels serait réducteur, car le film porte définitivement la patte de Nolan qui met une nouvelle fois en scène ses obsessions : les troubles de la mémoire et la manipulation de l'esprit (« Memento »), l'auto-destruction des personnages (« Le prestige »), une culpabilité traumatisante, l'environnement d'un lieu agissant directement sur l'état mental des protagonistes (« Insomnia »), et le goût pour le chaos généralisé et la destruction (« The dark knight »). Le metteur en scène reconvoque certains de ses acteurs fétiches, comme l'indéboulonnable Michael Caine ou le très magnétique Cillian Murphy. La réalisation du britannique confirme son sens de l'esthétique et du cadre, filmant ses acteurs apôtres de l'élégance (toujours ce sens du détail dans le choix des costumes, lire à ce propos cette excellente interview de leur créateur) dans des décors froids et millimétrés.

Mieux vaut être en forme avant d'aller s'enquiller les 2h30 de métrage, car le film vous laisse lessivé. La tension est constante : l'enchevêtrement de plusieurs niveaux de rêves, la grosse quantité d'informations, dont certaines ne sont comprises que plus tard dans le film, l'action survitaminée filmée nerveusement (c'est assez inhabituel chez un Nolan plutôt sage) et des concepts visuels très riches (l'architecture et ses escaliers paradoxaux, les corps des personnages à plusieurs endroits à la fois) réclament une attention de tous les instants. La musique d'Hans Zimmer (peut-être le plus grand compositeur de musique de films en activité) n'y est bien sûr pas pour rien. Le thème principal s'inspire d'ailleurs d'un morceau qu'on entend à plusieurs reprises dans le film.

Alors, tous les éléments sont donc réunis pour créer un chef d'oeuvre en puissance ? J'aime bien faire la part des choses, donc je vais pinailler. Personnellement, je suis frustré. Frustré, car je n'arrive pas (encore) à voir dans ce film le chef d'oeuvre que tout le monde encense, la faute à beaucoup de longueurs : un rythme qui s'essouffle sur la fin (la partie dans la neige est vraiment trop répétitive), des gunfights lassantes, un scénario n'offrant que peu de rebondissement, nous ne faisons que subir le film, sans, à mon sens, beaucoup d'occasion de nous identifier aux personnages. Qui sont-ils au juste ? Des hommes d'affaires richissimes d'un côté, et des criminels sans aucune morale de l'autre. A l'exception de trois ou quatre, les personnages sont peu attachants ou pas vraiment développés. La mission n'est jamais véritablement remise en cause, aucune objection, aucun doute ne vient apporter un quelconque éclairage à ce qui est avant tout un viol pur et simple d'un esprit.

Au final, et malgré quelques réserves, « Inception » est l'un des films de l'année, si ce n'est LE film de 2010. Très couillu, au pitch sortant des sentiers battus (cela fait très plaisir), indéniablement à voir plusieurs fois, et surtout, gare à ne pas trop en parler aux gens qui ne l'ont pas vu.

lundi, janvier 25 2010

« Agora »

Un film d'Alejandro Amenábar, avec Rachel Weisz, Max Minghella, Rupert Evans, Michael Lonsdale.

Au IVème siècle après Jésus-Christ, à Alexandrie, les administrateurs romains, voyant d'un mauvais oeil augmenter le nombre de Chrétiens, décident de trancher dans le tas. Mauvaise idée, les Chrétiens, se révélant trop nombreux, assiègent les païens dans la bibliothèque d'Alexandrie. Chacun tente de sauver ce qui peut l'être des parchemins, mais ce sont bientôt des pillages ininterrompus des Chrétiens qui anéantissent les ouvrages. Au milieu des communautés païennes, chrétiennes, et juives, aussi assoiffées de sang et de pouvoir les unes que les autres, la brillante astronome Hypathie tente de déchiffrer les mystères du ciel.

Chaque film d'Amenábar est à surveiller comme les tortillas sur la poêle, (du sombre « Tesis » au pas jovial « Mar adentro » que je n'ai pas vu, en passant par le caliente « Ouvre les yeux » qui l'avait fait connaître chez nous, et le classieux « Les autres »). De l'énergie sans en faire trop, une qualité formelle indéniable, et un talent de conteur laissant le spectateur sur le carreau, avec parfois le twist final en cerise sur le gâteau. Concernant son dernier opus, même si les rôles principaux sont tenus par des anglo-saxons, l'équipe de production reste entièrement espagnole.

« Agora » est une petite claque pour bien commencer l'année 2010 : du film historique, du sanglant, de l'intelligence, du romanesque. Si l'action du film se déroule au temps des romains, c'est surtout pour montrer une classe aisée de personnages baignant dans la soif de culture et le raffinement. C'est pour observer, à l'instar du soleil dont Hypathie tente de déchiffrer la position par rapport à ses astres, comment tout part en déliquescence autour d'un personnage continuant d'être investie par sa quête de remise en question, négligeant son entourage, devenant malgré elle, et pour le meilleur et le pire, l'attention de tous. A travers Hypathie, ce sont aussi les restes de la culture et du raffinement de l'empire romain qui disparaissent, pour laisser place à l'obscurantisme du Moyen-âge, son bond culturel en arrière.

La grande intelligence du film, c'est de ne jamais placer ses personnages où on les attend. Alors que le début du film laissait augurer d'une mise en scène d'archétypes, ce qui n'est pas forcément gênant (voir « Avatar » par exemple), l'évolution de chacun surprend les petits malins qui pensaient déjà identifier le fil blanc de la couture. Ainsi, chaque protagoniste a sa zone d'ombre, son rayonnement et ses faiblesses. Aveuglés par leurs sentiments ou leur fanatisme, tour à tour dignes de confiance ou pions ne reculant devant rien (les glaives et les lapidations sont légions), les élèves désireux d'apprendre, les hommes de pouvoir face aux décisions, ou les moines nourrissant les miséreux sont tous dévorés par leur contradiction et composent un panel étonnant de personnages tiraillés, un peu à la manière de ce qu'avait réussi Ridley Scott dans l'excellent « Kingdom of heaven ».

Historiquement, de nombreux éléments sont inexacts concernant Hypathie mais l'essence du personnage est gardée. Incarnée magnifiquement par la toujours impeccable Rachel Weisz (dont le rôle avait au préalable été refusé par Nicole Kidman, ouf !), qui avait déjà illuminé « The Fountain », celle-ci est entourée d'acteurs originaires d'Afrique du Nord et du Moyen Orient tous excellents.

« Agora » est l'excellente surprise de ce début d'année, les médias n'en parlent pas trop, alors allez-y avant qu'il soit retiré de l'affiche.

jeudi, novembre 12 2009

« Un prophète »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 7 novembre 2009.

Un film de Jacque Audiard, avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb.

Condamné à six ans d'incarcération, Malik apparaît comme une cible facile en entrant dans la prison, il se fait chourer ses chaussures, et très vite, Luciani, le leader de la communauté corse lui met le grappin dessus en l'obligeant à tuer un détenu en échange de sa vie et sa protection. Mais après plusieurs mois à faire le larbin, Luciani lui confie des missions plus importantes, et Malik se crée son réseau de contacts et de combines.

Après le diptyque « Mesrine » de Richet, « Un prophète » marque la deuxième grande réussite française récente dans le genre "thriller carcéral". Grâce également à des auteurs comme Mabrouk El Mechri, Olivier Marchal, Frédéric Schoendoerffer, certaines productions prouvent qu'il est encore possible de créer des fictions (de cinéma ou de télévision) originales de qualité, sans pour autant sur-référencer chaque plan jusqu'à la gueule de clins d'oeil à un cinéma américain, dans notre habituel complexe d'infériorité.

« Un prophète » est une claque. Un pur film qui marque les esprits,sans doute l'une des grandes références marquantes de ces prochaines années. Doté d'un souffle et d'une puissance énormes, typique de grands films de gangsters comme « Scarface », aussi définitif qu'une série comme « Oz », le nouveau film de Jacques Audiard laisse sans voix, abasourdis que nous sommes devant la qualité de l'interprétation, la sobriété et l'efficacité de la mise en scène, directe, brutale et sans chichi. La réalisation choisit de mettre surtout en avant le parcours incroyable de Malik, débarquant en prison sans savoir lire ni écrire, vulnérable, mais ne reculant devant rien lorsqu'il s'agit de prendre les décisions adéquates engageant sa survie : utiliser la violence, solliciter de nouvelles alliances, tirer avantage de son multi-linguisme, manipuler ses protecteurs...

L'évolution du jeu de l'acteur débutant Tahar Rahim au cours du film témoigne de son évolution dans la prison. Démarrant le film les cheveux courts et le dos voûté, il se laisse marcher dessus pour finalement asseoir progressivement son emprise sur son entourage, tandis que ses cheveux poussent et sont peignés, son maintien se fait plus autoritaire, sa voix porte plus. L'acteur se révèle aussi convaincant dans les deux registres, le scénario offrant un florilège de beaux moments d'opposition entre le surdoué Malik et le solide et paternaliste Luciani, évoluant d'un contexte d'intimidation et rabaissement vers une relation père-fils. Dans le rôle du parrain corse, Nils Arestrup est absolument énorme. Jouant constamment entre le registre du père protecteur et du prédateur dont il vaut mieux ne pas se faire un ennemi, du leader craint que la nouvelle recrue ne doit pas regarder en face à l'ombre de lui-même qu'il devient en se voyant abandonné de tous, Arestrup compose un personnage-bloc, une figure paternaliste que Malik devra contourner pour se faire sa place.

Face à la solidité de Luciani, et la luminosité de Malik, il fallait un personnage plus aérien. Reyeb, la première victime de Malik, apparaît ainsi pendant toute la durée du film en sorte de fantôme, conversant avec Malik. Il apporte une touche d'onirisme correspondant bien au parcours idéal de Malik et sa naissance en tant que leader gangster, une progression presque trop belle pour être vraie. On peut penser au début que les apparitions de Reyeb permettent juste aux créateurs d'effets spéciaux de se faire plaisir, mais ces scènes rappellent surtout le point de départ de la progression de Malik, et le fait qu'il discute avec ce personnage vaporeux appuie également le fait qu'il arrive à magnétiser les autres leaders, justement comme un ange (la dimension fantastique de ces scènes trouvent un écho dans l'accident de voiture près de la forêt, qui donne son titre au film).

Entre thriller carcéral, chronique violente sur le banditisme, et parcours lumineux d'un ange à qui tout sourit, « Un prophète » fait mouche sur tous les tableaux. Bien entendu, un film majeur à conseiller.

vendredi, octobre 23 2009

« Juno »

Un film sorti en 2007, de Jason Reitman, avec Ellen Page, Jennifer Garner, Jason Bateman, J. K. Simmons, Michael Cera.

Juno a 16 ans, mais est déjà enceinte. Recevant sa grossesse avec un naturel désarmant, elle passe une petite annonce dans le journal pour trouver des parents au bébé. Au rythme des saisons, la jeune fille annonce la nouvelle à ses parents, envoie balader son petit ami qui aurait bien voulu du petit, va se lier avec le futur papa adoptif ayant en commun plusieurs centres d'intérêt avec lui, et tente de partager les joies de sa grossesse avec la future maman trépignant d'impatience.

Depuis le temps que tout le monde m'en parlait... Notre confrère Sylvain Estève de Radio FMR avait même chroniqué le film durant le direct de l'émission « Supplément week-end » du samedi 23 février 2008. Eh bien, après avoir enfin vu ce film, je ne peux qu'être d'accord avec la pelletée de louanges que ce chouette métrage a reçu à droite à gauche. « Juno » est d'une fraîcheur revigorante, l'aplomb, le naturel et le sens de l'humour du personnage font mouche quasiment à tous les coups, sans cynisme, mais dotée d'une justesse et d'une écriture remarquable. Le film donne la patate comme un bonbon, à mesure que l'on suit l'évolution de la jeune Juno, quand elle disserte sur les groupes de musique, alors qu'elle ressemble de plus en plus à "une planète".

Ici, pas de langue de vipère, d'ennemie jurée au lycée, de lutte de pouvoir dans la classe avec sa morale à deux sous. Le film donne la patate car chaque personnage est éminemment positif sans que ce soit gnan gnan, où même les déceptions, hésitations ne sont pas prétextes à des affrontements déjà vus et revus. Bien sûr, Juno subit des coups durs, le couple adoptif également, mais cette chronique adolescente sucrée et désarmante évite chaque fois le piège de l'apitoiement pour brosser un portrait finalement assez original de cette ado impulsive et naturelle.

Même les fans de cinéma gore y trouveront une petite digression autour du vrai maître de l'hémoglobine. Pas étonnant, la scénariste Diablo Cody a également écrit le film ado horrifique « Jennifer's body » prochainement à l'affiche avec Megan Fox. La bande-son de « Juno » est terrible elle aussi, avec en tête de gondole le fameux "Anyone else but you" des Moldy Peaches.

lundi, septembre 28 2009

« District 9 »

Un film de Neill Blomkamp, avec Sharlto Copley, David James, Jason Cope.

Wikus est un cadre de la MNU, une entreprise privée fabricant des armes, chargée par le gouvernement sud-africain d'expulser le gros million d'extra-terrestres parqués dans un bidon-ville de Johannesburg, suite à leur arrivée sur Terre il y a 20 ans. Les aliens sont traités comme des moins que rien par les troupes de Wikus, jusqu'au moment où, suite à une contamination par un produit extra-terrestre, Wikus mute petit à petit en alien. Devenu l'homme le plus recherché du pays, fuyant la communauté nigérianne qui veut s'approprier ses nouveaux pouvoirs, il n'a d'autre choix que de se réfugier au milieu des créatures venues d'ailleurs.

Attention, « District 9 » est une grosse claque dans la face. Rarement un film de science-fiction moderne avait à ce point mêlé le genre fantastique et le sous-texte politique avec ce degré de pertinence. L'action se situe en pleine Johannesburg, le territoire de l'ancien apartheid, les guerriers nigérians sont armés de machettes, leur chef veut manger le bras de Wikus pour s'approprier ses pouvoirs. Les références à certaines horreurs de l'histoire africaine sont donc légions, et placent le film dans la lignée de certains métrages récents à grande portée politique, comme « Starship Troopers » par exemple.

Commençant comme un long reportage réalisé à l'aide de plans filmés caméra à l'épaule, où les personnages sont interviewés en pleine campagne d'expulsion de masse, le film vire progressivement vers une narration plus classique mais toujours nerveuse. Aux frontières du film de guerre, du reportage, et de la thématique cronenberguienne, « District 9 » est avant tout un film d'action diablement efficace. La violence sanguinolente marque le spectateur par sa sècheresse (les exécutions froides, l'extermination des bébés, la découverte du laboratoire et des tortures), mais devient également plus cartoon dans la dernière partie et sa déferlante de tirs à l'esprit "rayon laser". Le dynamisme, la nervosité des scènes d'action que n'auraient pas renié les films de la trilogie « Jason Bourne » offrent de sacrés moments de plongée guerrière, rappelant furieusement les plans filmés par des caméramen durant les conflits (des cadres tremblants, des zooms, filmés à couvert), mais aussi quelques caméras fixées sur des fusils ou collant aux basques des militaires.

La transformation physique de Wikus va bien sûr le faire passer d'un clan à l'autre. A mesure qu'il mute, il acquiert des pouvoirs et également des responsabilités, mais aussi un rejet de ses congénères humains. Au départ, c'est un salopard fini, et son retournement idéologique, même s'il semble logique, demeure trop brutal et constitue peut-être le seul point négatif du film. Proche de l'évolution de Jeff Golblum dans « La mouche », la transformation physique de Wikus, au départ dégoûtante (ongles arrachés, dents qui tombent, visquosité de son bras), le rend finalement sympathique (il faut dire aussi que son côté tête à claques ringard du début le fait partir de loin). Son attachement à la cause de l'alien Christopher l'est pour de mauvaises raisons, car il pense avant tout à sa propre gueule, et c'est justement cet aspect "anti-héros" qui finit de plonger « District 9 » dans cette crasse généralisée, où aucune humain ne rattrape les autres, où les aliens peu ragoûtans sont finalement la seule espèce attachante.

Au carrefour des univers de Cronenberg, Verhoeven, et Paul Greengrass, ce premier long-métrage poussiéreux de Neil Blomkamp convainc haut la main autant dans la SF que dans le message politique et fait date en se posant comme un film majeur du genre de cette décennie.

lundi, août 24 2009

« Là-haut »

Un film des studios Pixar, réalisé par Pete Docter et Bob Peterson. Avec la voix de Charles Aznavour.

Carl est un vieux monsieur qui décide, du jour au lendemain, de vivre le grand rêve de sa vie en voyageant dans sa maison, suspendue par des milliers de ballons. Mais il se rend vite compte qu'il n'est pas seul puisque le petit scout Russell a embarqué au dernier moment à l'insu de Carl. A la recherche d'un lieu paradisiaque en Amérique du Sud, ils vont rapidement découvrir que les lieux les plus reculés sont quand même habités.

Nous vivons une époque extra. Dans plusieurs décennies, nous pourrons dire que nous avons assisté en direct aux premiers films d'un studio d'exception, un peu comme dans les années 40 où les spectateurs découvraient les premiers longs-métrages des studios Disney, avec « Blanche-Neige et les sept nains », « Fantasia », « Pinocchio », « Dumbo » ou « Bambi ». Pixar enfile en effet les chefs-d'oeuvre avec une facilité déconcertante, en jouant des effets de surprise, fraîcheurs des histoires, et se renouvelant à chaque fois. Encore une fois, disons haut et fort qu'il sera très difficile de faire mieux que ce somptueux « Là-haut ». On s'aperçoit aussi qu'il y a Pixar et... il y a les autres.

Nous avons là un postulat des plus fantaisistes : un vieux monsieur fait voler sa maison en accrochant des ballons à la cheminée. A part le concept des ballons, le monde de ce nouveau film est réaliste, pas de super héros, de jouets qui parlent, de science-fiction ou de rats intelligents. Non, l'arrière-plan est un monde contemporain, avec ses travaux immobiliers, ses trottoirs, ses immeubles. C'est ce qui propulse les aventures de Carl et Russell dans la féérie absolue. Le scénario nous épargne les explications de Carl : on comprend vite qu'il pilote sa maison avec des cordes, un volant, et des draps en guise de voile, point.

La manière naturelle avec laquelle le scénario nous fait accepter ce concept est la même qui voit ensuite débarquer des créatures tout à fait... exotiques, et des inventions qui le sont encore plus. Abandonnez ici toute réaction à la "mais c'est idiot" ou "ça ne se peut pas", car si une maison vole avec des ballons, tout est permis.

Les spectateurs les plus cartésiens auront vite compris que derrière la féérie du premier degré, se cache l'une des histoires les plus tristes que les studios Pixar nous aient offertes, l'ambiance étant très vite plombée par une introduction impressionnante, mélange de tendresse et de drames, maniant avec dextérité les scènettes craquantes et les ellipses plus douloureuses, qui arrachent déjà des larmes aux plus sensibles. Tout le film est ensuite empreint de cette mélancolie, symbolisée par ce vieux Carl bougon mais faisant fondre les spectateurs justement suite à l'évocation de quelques passages de sa vie.

Le character design est comme d'habitude parfait, faisant cohabiter le corps fatigué et tout en carrés de Carl avec la boule qui sert de corps au petit Russell. Un soin tout particulier a été apporté au rendu des nuages, les décors et accessoires renvoient à la mythologie des premières histoires d'aventuriers à la Jules Verne. Déjà dévoilés dans la bande-annonce, certains plans étirés en longueur sont vraiment hilarants (la descente d'escalier de Carl, Russel qui glisse sur la vitre du dirigeable), et les différentes créatures, loin d'être des énièmes représentations d'animaux de leur espèce, proposent un vrai plus dans les mimiques et les moyens d'expression (vous verrez, il sera difficile de représenter un chien en 3D sans penser à « Là-haut »).

« Là-haut », par son ton plus mélancolique qu'à l'accoutumée, peut se rapprocher de l'esprit de certains films Ghibli : on pense bien sûr au « Château ambulant » à cause de la maison volante, mais aussi à l'ensemble des films des créateurs de « Kiki la petite sorcière », chroniques douces amères traitant autant des insouciances que des mauvais moments de la vie. Certainement le film le plus touchant des Pixar.

vendredi, mai 8 2009

« The Chaser »

Un film de Hong-jin Na, avec Kim Yoon-seok, Ha Jeong-woo. Sélection officielle Festival de Cannes 2008, hors compétition.

Joong-ho Eom est un ancien flic devenu proxénète. Lorsque ses prostituées commencent à disparaître les unes après les autres, il remarque qu'elles avaient toutes rendez-vous avec le même client à chaque fois. Il met rapidement la main sur le client mystérieux et le soupçonne d'avoir revendu les filles. D'abord pressé de les retrouver pour récupérer l'argent qu'il leur avait prêtées, il découvre progressivement que la réalité est beaucoup plus atroce et qu'elles n'ont pas été revendues. Une course contre la montre commence, à la recherche de Mi-jin, séquestrée et laissée pour morte.

Attention, film coup de poing. Véritable choc cinématographique, film éprouvant, âmes sensibles s'abstenir, « The Chaser » est de cette race de métrages qui continuent de hanter le spectateur plusieurs jours après sa sortie. On assiste à une plongée dans le glauque, dans le sordide, et presque dans une certaine animalité dont savent faire preuve les comédiens asiatiques. « The Chaser » est à ranger aux côtés des coréens « Old Boy », et surtout « Memories of murder », deux thrillers jusqu'au-boutistes et terriblement prenants. Les personnages y ont une présence physique hors du commun, sont plutôt grassouillets, n'ont aucun problème à extérioriser leur animalité, transpirent lors des courses poursuites, soufflent comme des boeufs, pètent les plombs.

Dans ce film, on suit la progression de Eom dans sa découverte de l'horrible vérité. Contraint de s'occuper de la petite fille de la prostituée portée disparue, il va abandonner une quête motivée par l'argent pour une course lui rappelant sa vocation première de policier : la défense des personnes en danger. Obligé de jouer son rôle de père de substitution, assistant impuissant à la destruction de son univers par un suspect monstrueux de franchise (la scène où il avoue dans un sourire froid et détaché le meurtre des prostituées provoque un malaise rarement vu au cinéma), il s'attache à la seule chose qui lui reste : la protection de la fillette et de sa mère. Le réalisateur maintient le pic d'adrénaline durant tout le film par une mise en scène éblouissante, nerveuse, et instaurant un climat de tension jamais decrescendo. Je tairai ici les rebondissements de situation, mais le scénario est écrit à l'encre plus que noire, rejetant d'un revers de la main la moindre percée d'optimisme. Pour affronter le film et son univers, abandonnez d'entrée le moindre espoir, ou plus dure sera la chute.

L'affrontement entre les deux interprètes principaux, complémentaires en tous points, augure d'un jeu du chat et de la souris dantesque. Le scénario, retors à souhait, exploite toutes les petits éléments introduits dans le premier acte. Ici, pas de révélation suprême, de twist final, mais juste une sacrée plongée constante dans la noirceur, jamais racoleuse ni gratuite.

Au fait, « The Chaser » est un premier film. Ca calme !

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